Un petit soldat de la guerre froide

                                                  Un petit soldat de la guerre froide
                                                              par Ron Laflamme

En fin d’après-midi en mi-juin 1962, le frère Daniel, directeur de l’École secondaire St-Jean- Baptiste, est venu me chercher en classe. Il me demande de le suivre disant qu’il avait un projet à me proposer pour l’été. Je connaissais le frère Daniel personnellement depuis plusieurs années puisqu’il avait été le recruteur des Frères des Écoles chrétiennes et il m’avait approché pour m’intéresser à cette vocation. En voiture, il me demanda des nouvelles de mes parents et en peu de temps nous étions au Manège militaire du Régiment de Hull, coin St-Joseph et Taché.

À l’intérieur du Manège, il me présente au commandant lui disant que je serais un bon candidat pour son programme d’été. Le commandant m’informa du cours de formation que la Défense nationale offrait aux étudiants. Il me dit que je serais payé le salaire de base d’un soldat, que je porterais l’uniforme, et après cela, je n’ai rien entendu des autres détails. Seule l’idée d’un salaire me suffisait. J’ai immédiatement accepté sachant bien que mes parents seraient d’accord, eux aussi à cause du salaire. Il me dit de me présenter au Manège le lundi suivant la fin des classes pour débuter ma formation.

Ceux qui ont demeuré à Hull durant ces années, vous vous rappellerez le son des sirènes qu’on entendait régulièrement pendant cinq minutes à midi immédiatement après le coup de canon qui annonçait l’heure au parc Major Hill. Ces sirènes devaient à l’origine nous avertir qu’une attaque à la bombe atomique était éminente et qu’on devait se rendre chez soi ou dans un abri pour s’y enfermer.

La formation offerte nous préparerait pour devenir des sauveteurs en cas d’une attaque et aussi pour assurer la sécurité des gens et des installations. On nous enseignait le port de l’uniforme et le respect des sous-officiers, le tir à la carabine et la marche militaire, les premiers soins, comment sortir un blessé d’un amas de débris, la communication par radio et la conduite d’un camion, etc. Presqu’à chaque jour, on regardait des films sur des explosions de bombes nucléaires, sur leur contre-choc et sur les dommages causés aux maisons et aux édifices. Il était aussi question des terribles blessures que l’on pouvait s’attendre à traiter.

En ce qui a trait à notre protection de soldat, je peux vous dire qu’il n’y avait pas grand-chose, maintenant que je connais mieux les risques de ce à quoi l’on nous préparait à faire face. Nous avions un petit cylindre attaché à une chaîne que l’on portait autour du cou avec nos plaques d’identité militaire. À l’intérieur de ce cylindre se trouvait aussi une pellicule qui servait apparemment à déterminer le niveau de radioactivité auquel on était exposé. Un peu comme les petits oiseaux que l’on plaçait dans une cage au fond d’une mine de charbon pour déterminer la présence de gaz dangereux. Si les oiseaux tombaient morts, nos chances de survie n’étaient pas meilleures.

Nous avions chacun un masque à gaz en caoutchouc avec de grands yeux en vitre et un filtre en cannette jetable. Le problème, cependant, était que le filtre offrait tellement de résistance que ça prenait toutes nos forces pour respirer avec ce machin. De plus, l’air qu’on respirait venait plus souvent qu’autrement de l’intérieur du masque, qui lui, se rapprochait de notre visage à chaque respiration. Pour avoir de l’air frais, il fallait tricher et glisser un doigt en dessous du menton pour créer une ouverture. Pour réussir le test de la chambre à gaz toxique où on devait passer deux minutes en portant le masque, plusieurs de nous nous étions pratiqués à garder notre respiration pour toute la durée.

On devait aussi apprendre à se piquer. Nous avions chacun un petit sac de liquide transparent avec une aiguille pour injection et son protecteur. Je ne me souviens pas ce qu’était le liquide, peut-être un antidote à la radioactivité. Pour notre injection d’essai, c’était de l’eau stérilisée et on devait tous, devant notre instructeur, se piquer dans la cuisse et forcer le liquide à l’intérieur.

Je vous mentionne ces complications, mais à 16 ans, ces risques sont facilement minimisés, surtout lorsqu’il y a tellement de choses le « fun » à faire. À tour de rôle, chacun de nous jouait le blessé avec des blessures et des os cassés (pas des vrais) et nous étions traités avec douceur par nos confrères sous les yeux vigilants des instructeurs. Dans la grande salle à l’intérieur du Manège, il y a de longs balcons sur trois des murs à environ 20 pieds du sol. C’est de là que nous pratiquions le sauvetage d’un blessé en l’attachant à une civière et en le descendant avec des cordes jusqu’au sol, sans l’échapper.  Nous avions besoin de moyens de communication pour effectuer l’opération. Un des confrères qui avait passé le cours de communication devait venir nous rejoindre en montant dans une échelle avec sa radio d’une cinquantaine de livres dans un sac à dos, sans l’échapper.

Nous devions aussi nous déplacer en camion. Après un petit cours, trois de nous étions affectés à un camion pour aller pratiquer (jouer) dans la cour du Manège où nous prenions le volant à tour de rôle. Au début, j’avais un gros problème avec la pédale d’embrayage, la « clutch ». Chaque fois que j’étais au volant et aux pédales, mes compagnons se faisaient secouer violemment dans la cabine de bord à chaque départ et aux changements de vitesse. Bientôt plus personne ne voulait voyager avec moi. Un jour je fus assigné à pratiquer avec un caporal, mais cette fois dans un char d’assaut Sherman. Une heure plus tard, j’avais presque maîtrisé l’embrayage et le changement de vitesse. Le char d’assaut a deux mécanismes d’embrayage, un pour la chenille de droite et un autre pour celle de gauche et beaucoup de puissance, donc peu d’hésitation. Je peux dire que je suis un des rares gars qui a appris à conduire un char d’assaut.

Ce fut un été fantastique pour moi. J’ai appris beaucoup, j’ai fait des choses que je n’aurais jamais cru être capable de réussir. Et j’ai connu de vrais bons copains. Si vous étiez régulièrement à la plage du Parc Moussette cet été-là, vous avez sans doute vu des soldats à l’heure du lunch, en uniforme en laine kaki avec les pantalons roulés jusqu’en haut des genoux marchant dans l’eau pour se rafraîchir. J’étais un de ces fiers petits soldats.

Il faut croire que le frère Daniel a su me guider vers une vocation à mon goût puisqu’après le Régiment de Hull, je me suis tourné vers l’Aviation canadienne et la base de Bomarc de La Macaza (avec ses missiles à têtes nucléaires), et ensuite, vers la GRC (à l’époque des mesures anti-FLQ).

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