Récit d’un patient

Auto-évaluation d’un patient peu sérieux
Un récit d’Achille Joyal

La convalescence peut se préparer de loin. Voici un exemple, mais je ne souhaite à personne d’avoir à le suivre…

Le cancer du côlon (sic, avec l’accent) n’est pas grave si on le prend au bon moment. Il peut même prêter à sourire si, après coup, on le voit du bon côté, car on redescend une pente. Ce n’est pas si drôle en la montant… J’échoue un examen sans chance de reprise. Le docteur ne demande pas mon avis : annulation des vacances au Sud, point. Elles se passeront au CHRO de Hull ou de Gatineau: j’ai le choix des villégiatures!

Me voilà à la merci d’un chirurgien rassurant : il en a sectionné et raccordé, des bouts d’intestin… Un de plus ou de moins…

Le chemin de croix des privations alimentaires commence, avec ingestion de produits recommandés pour le conditionnement d’un corps devenu simple objet médical. Soumission obligatoire, en préparation d’une attitude pareille durant la convalescence.

Avant l’intervention, un bienheureux laisser-aller en entrant dans le tunnel de l’endormissement. Que se passe-t-il durant les six heures de sommeil profond? Je ne suis pas sûr d’avoir rêvé; l’enregistreuse fut au repos. Assommé par les médicaments, le corps a perdu ses défenses et c’est tant mieux.

Tout va bien. Complètement sonnée, la victime est réveillée par la taquinerie d’une infirmière : une petite Française me tire les orteils… Quand ma femme arrive, je suis encore dans les vapes.

Mieux vaut ne pas me filmer ce jour-là : attendez mon spectacle…

La récupération s’accélère grâce au rôle agréable du personnel. Une préposée à l’entretien joue à la thérapeute : on se croirait au CHSLD. Distraction : la résistance du compagnon râleur qui a subi la même opération. Question de principe : il veut rester de mauvaise humeur!

Les agréments ne manquent pas. En examens de mi-session, la petite-fille cadette visite son papi, comme d’autres membres de famille et des amis. Par un temps de giboulée, ils ont de pelleter. Même un couple voisin révèle une amitié qui rime avec pitié. Dieu merci, je n’ai pas de miroir…

Après six jours de semi-jeûne, mon épouse et son frère me sortent bravement de prison : deux contre dix! Le petit comique, jouant au vieillard, réapprend à marcher…

Me voilà dans un condo plein de soleil. Pour en ajouter d’autres, j’appose des autocollants de fleurs et binettes sourires à mon environnement de bureau: la boutique sera mieux décorée.

On a prescrit deux mois de paresse. Physique, j’entends : c’est bientôt la reprise intellectuelle. Menant une recherche historique et craignant une perte si des surprises arrivaient à l’hôpital, j’avais confié le manuscrit à une personne sûre.

« Pas trop d’étude », me dit une conseillère. Je peux faire des lectures libres (pas libertines) plus qu’à l’habitude. Je voyage en esprit avec Montaigne, un vieux sage originaire de la région de l’ancêtre Jouiel. Voilà un ressourcement vital : se prendre pour un autre n’est pas toujours dangereux, vous verrez.

J’oppose un refus poli à la docteure B. qui insiste aimablement pour offrir une chimiothérapie. Ma femme voit que je peux résister aux avances d’une autre…

Je renoue promptement avec mes clubs, à distance. Déjà en 2015!

À la suite d’une invitation lancée aux membres par la direction d’un organisme très ‘in’, participer à une ‘Soirée des talents’, je me décide à tester un vieux charisme familial. Peut-être riront-ils, de bon cœur, autant du discoureur que de ses mots?

Trois mois après l’abandon aux mains d’une équipe anonyme, je prends le parti d’un autre laisser-faire. Comme la sieste, l’humour est un héritage. Ce doit être un gène récessif provenant de l’ancêtre de Bergerac, un contemporain de Louis XIV qui se prenait moins au sérieux.

Par un beau soir de juin, deux-cents personnes, certaines connues de l’artiste (!), se bidonnent durant quatre minutes à voir mimer des épisodes racontés avec toute la drôlerie possible.  Observant le public, j’esquive une interrogation existentielle : « Rient-ils des anecdotes, ou plutôt du conteur? » 

On m’a donné cinq minutes. Débitant un peu vite, j’ai fini après quatre. On me dit de remplir celle qui reste : je lancerai quelques jeux de mots sur des réclames répétitives. Voici une invention dont je ne dépose pas le brevet : harcelé par une pub infiltrée quand j’oublie de mettre la télé en sourdine, je suggère de ne plus accepter d’être ‘Brauémartyrisé’.
Ouf! Aucune poursuite légale à ce jour, mais on ne sait jamais…

Personne n’a rapporté de critique… Alors, était-ce parfait? N’ayant pas eu à signer d’autographe, j’ai gardé une petite gêne…

Je n’ai donc pas récidivé. Ma carrière d’humoriste fut brève, mais elle a favorisé la convalescence. C’est le bon côté de la maladie, mais évitons un confinement qui mène tout droit au ‘buffet des incontinents.’
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Un peu d’humour : gracieuseté des responsables du site de la Corpo.