Étés 1966-67-68…en prison…!

                    J’ai passé les étés 1966-67-68…  en prison…!
par Jean-Marc Meunier

Après avoir terminé une maîtrise en travail social, et m’être inscrit au baccalauréat en psychologie à l’université de Montréal, j’ai passé trois étés en prison. Je pouvais en sortir toutes les fins d’après-midi et revenir volontairement le lendemain matin puisque je travaillais à l’Institution pénitentiaire de Cowansville, à titre d’officier de classement.  Titre un peu ronflant!  À vrai dire, je n’ai jamais vraiment compris ce qu’était ce « classement ».  Ce travail était, grosso modo, celui d’un travailleur social affecté au bien-être des détenus, dans ses composantes relationnelles, sociales, familiales et morales, et tout particulièrement aux activités favorisant une réinsertion sociale positive (demande de libération conditionnelle, sorties temporaires, relations avec la famille, avec des employeurs éventuels, etc.)

L’expérience, été après été, s’est avérée variable, mais elle m’a conforté dans une décision antérieure : celle de m’inscrire au programme de formation en travail social plutôt qu’en criminologie.  À l’époque, j’avais apprécié le travail social comme une discipline plus polyvalente ouvrant sur une fourchette plus variée d’emplois.  Au pénitencier, j’observais combien les mentalités et les comportements du personnel étaient grandement teintés des procédés hérités des vieux pénitenciers (ex. Saint Vincent-de-Paul…).  C’était un environnement physique tout neuf, moderne, dirigé à l’ancienne où le côté « sécurité » passait avant tout, où l’humanisme passait souvent aux oubliettes.

Une expérience du premier été m’a particulièrement marqué : le transfert d’un détenu qui approchait ses 70 ans, condamné à la prison à vie pour une grave erreur de jeunesse.  Après plus de 40 ans au pénitencier de Saint Vincent-de-Paul, il était transféré dans un pénitencier à sécurité minimum dans la perspective d’une réintégration dans la société.  L’objectif était louable, mais son actualisation posait quelques difficultés.  Aussi, son transfert a été effectué en auto plutôt qu’avec un groupe en autobus blindé.  Il était d’une nervosité palpable, regardant partout, commentant tout en référence à ses expériences de jeunesse… mais il a très bien fait cela.  Son adaptation au nouveau milieu carcéral fut assez facile.  Après quelques mois, il a intégré, à notre initiative, une petite institution de santé dirigée par des religieuses (en milieu rural).  Il y est entré comme homme à tout faire.  Il était trop « institutionnalisé » pour intégrer, complètement autonome, un milieu urbain.  Cependant, il a fallu beaucoup d’énergie pour faire comprendre cette réalité aux décideurs des Libérations conditionnelles.  Ce fut une « histoire à succès » à laquelle je suis fier d’avoir contribué.

À la suite de ce premier été « passé en prison », j’ai aussi considérablement révisé à la baisse l’impression gardée de mes années de pensionnat dans un séminaire diocésain où, un peu à tout moment et un peu pour tout, nous nous plaignions d’être « comme dans une prison », surveillés, contrôlés, enrégimentés… Il y a une grande différence!

L’été de 1968, en particulier, a été marqué par une initiative un peu osée que j’ai eu l’audace de proposer : offrir des « vacances » à des détenus ayant déjà purgé 10 ans ou plus de leur sentence.  Ce fut accepté à la condition que la sécurité soit maintenue.  Le projet a eu lieu, pendant 10 jours, dans la section d’accueil des nouveaux transferts, mais sans horaire contraignant, avec des activités au choix, etc.  Il y a eu deux sorties qu’aucun des détenus n’a voulu manquer, dont une consistait en une partie de golf.  C’était très spécial de voir ces « grands adolescents » se démener par eux-mêmes, négocier des activités, se décider à faire quelque chose de leur choix.  Le tout s’est déroulé sans anicroche… mais j’étais sur les nerfs tout le temps; il n’aurait pas fallu une tentative d’évasion!

Bref, ces étés me furent très profitables; j’ai appris beaucoup aux plans professionnel et personnel.  Ce pénitencier a beaucoup changé depuis lors, en particulier en doublant le nombre de ses « pensionnaires », et évidemment les modes de surveillance et les formes d’activités à l’intérieur des murs.  Et, paraît-il, on persiste encore à l’agrandir!

L’été suivant (1969), je n’y suis pas retourné.  D’autres priorités bien agréables ont eu préséance, dont notre mariage Paule et moi, et la rédaction de nos mémoires respectifs de maîtrise, Paule Fournier en travail social et moi en psychologie.  Cependant, quel bel été ce fut!

Nous avons publié trois récits sur des emplois d’étudiants un peu particulier avant celui de Jean-Marc Meunier :

Un sentier qu’on trace soi-même par Denis Duguay

Un emploi d’étudiant me fait découvrir le Québec par Gilles Bilodeau

L’été où je fus simultanément femme de ménage, enquêtrice et gardienne de plage! par Louise Dumoulin

Il nous faut d’autres récits pour les ajouter à cette chronique. Nous faisons appel à tous ceux qui ont des expériences à raconter, des souvenirs qui ont peut-être marqué leur vie de jeunesse. Faites-nous parvenir vos récits par courriel à corpocabane@gmail.com Une ou deux images pour accompagner votre récit seraient appréciées.