J’ai fait sonner le Bourdon de Notre-Dame de Paris

Un récit de Jean-Pierre de Beaumont

Je ne suis pas bossu, mais j’ai quand même fait sonner le Bourdon de Notre-Dame de Paris.

Sac au dos, à l’été 1981, j’ai allègrement profité de ma passe de train Eurail-jeunesse et de ma carte d’auberge de jeunesse, pour faire le tour de l’Europe de l’Ouest allant du Mont-Saint-Michel à l’ouest jusqu’à Athènes à l’est et d’Oslo en Norvège jusqu’au Maroc au sud. J’étais étudiant, comme bien d’autres, curieux, aventureux, audacieux, déterminés et fonceurs. J’ai fait de bons coups et de moins bons, comme la fois où j’ai grimpé dans un des multiples orangers bordant un grand boulevard à Athènes, pour découvrir que les magnifiques oranges… n’étaient pas comestibles. Une autre fois, j’ai grimpé dans un cerisier gorgé de magnifiques fruits et j’ai demandé aux propriétaires s’il s’agissait de « cerises de France » comme on en achète au Québec. J’ai immédiatement compris en observant les visages décontenancés de mes hôtes français, que c’était la seule variété de cerises que je connaissais et que oui, puisque j’étais en France, il s’agissait bel et bien, de cerises de France… Mais mes questions n’ont pas toujours été aussi spontanées (lire irréfléchies). Certaines autres m’ont conduit directement au coordonnateur, telles celles que j’ai posées à la suite de ma visite guidée, donnée par de jeunes étudiants internationaux à la majestueuse cathédrale Notre-Dame de Paris.  Le père Jacques Touvay, responsable des guides étudiants à cette cathédrale gothique de référence qui incarne la pureté de ligne sans égale, a remarqué mon accent québécois et m’a exprimé sa fierté d’avoir lui-même vécu au Québec. À un moment donné lors de notre conversation, il s’est arrêté soudainement et m’a demandé : est-ce que vous aimeriez devenir notre premier guide touristique québécois?  Proposition que je m’empressai d’accepter en vérifiant s’il me serait possible de retarder mon entrée en fonction afin que je puisse assister au défilé nuptial à Londres, de la princesse Diana et du prince Charles, le 29 juillet 1981. Et c’est ainsi que j’ai eu la grâce de faire partie pendant deux semaines, d’un extraordinaire groupe de jeunes étudiants de divers pays qui donnaient des tours guidés de la magistrale cathédrale Notre-Dame de Paris. Il y avait des étudiants d’Oxford en Angleterre, de Harvard (l’Hollandais Norbert Hootsmans allait devenir un ami cher), et moi j’étudiais en sciences sociales à l’UQAH… Oui, il y avait de grandes disparités entre nos milieux d’origine, certaines personnes provenant de la Sicile, d’ailleurs en Europe et même des États-Unis, mais l’état d’effervescence constante nous permettait d’être bien, ensemble, de former un beau groupe, relevant de l’organisme CASA, la Communauté d’Accueil sur les Sites Artistiques, présente aux cathédrales N-D de Paris et N-D de Chartres. Et j’ai fait là, des rencontres extraordinaires, et aussi, des amis pour la vie.

Par une journée d’été typique à Paris, environ 50 000 touristes visitaient la cathédrale Notre-Dame, l’un des plus beaux bâtiments de l’époque médiévale encore debout. À partir de 1163, il a fallu plus d’un siècle pour construire la cathédrale. Douze millions de visiteurs par année, provenant de dizaines de pays, contemplent les spectaculaires vitraux, marchent sur la pointe des pieds à travers son vaste chœur et sa nef, et murmurent devant les sculptures et peintures séculaires qui bordent les murs.

Notre-Dame, qui domine la capitale depuis une île au centre de la ville, est un rappel constant de l’histoire de Paris, dont elle a fait intégralement parti. En 1804, au moment où le pape Pie VII allait prendre la couronne, dite de Charlemagne, sur l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris, Napoléon Bonaparte s’en empara et s’auto-couronna, rien de moins! Joséphine reçut de lui sa couronne et fut sacrée solennellement impératrice des Français. L’empereur étant sacré, il devint un monarque de droit divin auquel on devait obéissance au nom de Dieu comme l’exigeait le Catéchisme impérial dans toutes les églises de l’Empire. Notre-Dame a aussi vu plus que sa part de drames épiques, y compris la Révolution française, deux guerres mondiales et un mémorable incendie majeur de sa toiture le 15 avril 2019.

À la fin de nos deux semaines de travail, puisque cela coïncidait avec le 15 août 1981, soit la fête de l’Assomption de la Vierge Marie, c’est-à-dire sa montée au ciel à la fin de sa vie terrestre, on offrait aux guides étudiants la possibilité d’une rencontre avec l’archiprêtre responsable de N-D de Paris ou bien nous pouvions accompagner Monsieur Éric (le pseudo-Quasimodo de Victor Hugo qui fait sonner les cloches) qui allait faire démarrer le moteur de mise en volée des cloches de Notre-Dame.

La seule vue du trousseau de dizaines de clés centenaires m’a touché, m’a bouleversé et c’est avec joie que j’ai fait le choix qui s’imposait à moi, soit d’accompagner Monsieur Éric à travers les entrailles de la cathédrale. Finalement, j’ai été le seul étudiant à assister à cet unique voyage dans le temps, dans l’histoire, gravée dans le verre ou dans la pierre. Au moment de faire mon choix d’accompagner Monsieur Éric, je ne connaissais rien des caractéristiques du Bourdon. Notre périple a commencé par la montée d’une quantité phénoménale de marches usées pendant plus de 850 ans dans les escaliers en rond, qui nous mèneront au niveau des cloches de la tour sud.

Le gros Bourdon Emmanuel est la deuxième plus grosse cloche de France, et elle ne sonne que lors des grandes fêtes catholiques ou civile, afin de le préserver. Il date de 1686, pèse 13200 kg et son diamètre à la base est de 2,62 mètres. Le Bourdon Emmanuel a été classé monument historique en 1944. Son battant à lui seul pèse 500 kg.

Monsieur Éric a fait démarrer le moteur de mise en volée, et le lent balancement des cloches s’est mis en branle dans un vacarme inouï, issu du retentissant craquement des massives poutres carrées de la charpente en bois, le beffroi, destiné à supporter et à permettre de faire mouvoir les cloches. Pour la durée de temps lors duquel les cloches ont sonné, nous ne pouvions être proches d’elles, car l’intensité sonore était trop extrême. Vous avez peut-être déjà ressenti, lors d’une danse disco par exemple, l’effet sur votre corps, de fortes vibrations de basses fréquences provenant de puissants haut-parleurs. Dans le cas que j’ai vécu et que j’essaie de mettre en mots, j’ai senti mon corps vibrer comme si j’étais une toute fragile feuille de papier. Afin de s’éloigner des cloches, on s’est rendu près de l’orgue, le 2e plus grand de France avec ses 8000 tuyaux, alors qu’une organiste invitée d’origine japonaise s’activait sur ce prestigieux instrument pour le plus grand bonheur des visiteurs. On s’est ensuite dirigé au centre de la façade, entre les deux tours, jusqu’à la rosace de verre du XIIIe siècle, exceptionnelle, tant par la richesse de ses symboles que par la finesse de ses traits, où j’ai gravé mes initiales.

Nous sommes ensuite allés à la galerie des rois qui aligne vingt-huit statues représentant vingt-huit générations de rois de Juda. Au moment des troubles de la Révolution française, les statues des rois ont subi d’importantes mutilations comme symboles du despotisme royal et seront décapitées. Après cela, cette Notre-Dame chargée d’expériences humaines a langui dans la négligence. Puis, en 1831, vint le livre de Victor Hugo Le Bossu de Notre-Dame, dont le héros était le sonneur de cloches défiguré Quasimodo. L’écrivain bien-aimé de la France y a tiré la sonnette d’alarme au sujet de la décomposition de la cathédrale, décrivant « les dégradations, les amputations, les luxations des articulations ».

En 1843, quand l’architecte Viollet-Le-Duc reçut le chantier de Notre-Dame, il n’y avait plus aucune des statues des rois. C’est lui qui va restituer les statues que nous voyons aujourd’hui, et restaurer les célèbres gargouilles et chimères.

Après plusieurs minutes, nous sommes retournés à la tour sud pour désactiver le mécanisme de la volée des cloches. Ces dernières venaient de sonner en l’honneur de Marie, puisqu’elle est la patronne principale de la France. Les cloches ont poursuivi leur balancement, mais les battants ne les ont plus percutés. C’est alors que je me suis mis à pousser sur le Bourdon quand celui-ci oscillait jusqu’à moi. Je poussais énergétiquement à chaque fois que la cloche revenait vers moi. Monsieur Éric s’est joint à moi et nous avons poussé de toutes nos forces, pendant plusieurs minutes jusqu’au moment où le battant a frappé à nouveau le bord de la cloche et que le Bourdon livra son dernier tintement de l’Assomption. Monsieur Éric éclata alors de rire et lorsque nous avons été redescendus et que j’ai pu l’entendre parler à nouveau, hors du bruit du bois qui craque, il me dit qu’il entendrait parler de ce dernier dong, le reste de sa vie, car les habitués savent quand les cloches ont fini leurs tintements normaux. Or cette fois-ci, le dernier tintement était tout, sauf normal et habituel. Parce qu’un jeune étudiant québécois audacieux, vivant de grands moments de félicité, d’allégresse et d’enchantement, mais ne sachant pas chanter comme notre Garou national alias Quasimodo, a catalysé sa surdose d’adrénaline vers un objectif fou, mais réalisable, en faisant sonner le Bourdon de la Belle Esméralda aux pierres vivantes, 17 ans avant la sortie de la comédie musicale Notre-Dame de Paris.

Après cette expérience d’emploi étudiant un peu particulier à l’été 1981, je n’ai pas eu le plaisir de retourner à la cathédrale Notre-Dame de Paris avant 20 longues années. Mais en 2001, je me suis assis dans la première rangée de la cathédrale, bien avant l’heure de notre rendez-vous, et j’observais les femmes passer devant moi, en tentant de deviner ce qu’aurait l’air cette femme de 38 ans, alors que je l’avais connue à 18 ans. Quand mon amie et ex-guide touristique Marie-Pierre d’Haillecourt m’est apparue, comme Esméralda, nous nous sommes reconnus et avons passé la soirée à se remémorer cette époque magique. Puis 17 ans plus tard, en 2018, nous sommes retournés à la cathédrale N-D ensemble à nouveau, 37 ans après y avoir été guides-étudiants à l’été 1981. Mon statut est passé d’employé étudiant à retraité étudiant, toujours à l’UQO. Le 28 mai 2018, Marie-Pierre m’a accompagné dans les premiers pas de mon chemin me menant jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle en partant de notre cathédrale Notre-Dame de Paris. Le 9 août, après environ 3,500,000 pas, sur 2200 km, pendant 72 jours d’affilée, je suis arrivé à Compostelle.

Un mois après mon retour de Paris, le 17 octobre 2018, j’étais assis dans la première rangée de la salle de spectacle du Centre National des Arts à Ottawa pour vivre le spectacle phénomène 20e anniversaire de Notre Dame de Paris, de Luc Plamondon et Richard Cocciante, d’après l’œuvre de Victor Hugo et j’ai vu les spectaculaires cloches voler à nouveau et j’ai entendu sonner les cloches de Notre-Dame…et j’ai une fois de plus, versé quelques larmes… de gratitude envers la vie.

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