Mes aventuriers migrateurs

Mes aventuriers migrateurs
Un récit de Carol Goulet

Cet aïeul, Robert Cormier est arrivé de la Rochelle, France en 1644 au Cap Breton, Nouvelle-Écosse.  Sa descendance a vécu un peu partout, en passant par Port-Royal et Grand-Pré jusqu’à la dispersion des Acadiens en 1755.  Un de ses descendants, Pierre, comme plusieurs compatriotes, fut fait prisonnier par les Anglais. Audacieux, il s’évade en s’enfuyant par la forêt.  Alors, commence une vie très mouvementée ; pourchassé par les Anglais qui brûlaient tout sur leur passage, il rejoint sa fratrie pour continuer tous ensemble en 1758 jusqu’à Kamouraska, au Québec. 

Avec ses frères, il s’enrôlera dans la milice à la défense de Québec, attaqué par les Anglais.  Après la guerre de Sept Ans, la famille revient à Fredericton N.-B. en 1763. Un vrai survivant. Ton front est ceint de fleurons glorieux ! 

Mais, il n’est pas au bout de ses peines.  Vers 1785, des Loyalistes chassés de leur terre à la suite de la guerre de l’Indépendance américaine, infligèrent beaucoup d’actes de cruauté aux Acadiens déjà établis.  Ils tuèrent leur bétail, brûlèrent les bâtiments et les clôtures, détruisirent les récoltes, volèrent des équipements agricoles et enlevèrent même plusieurs jeunes filles. 

Ce même Pierre et ses frères durent repartir et se ré-établir à Cormier Cove, près de Memramcook, N.-B.,   rejoignant ainsi d’autres membres de la parenté revenus à pied de la Georgie et de la Caroline du Sud.  Ouais…  Le curé fit un rapport très défavorable sur ces paroissiens qui n’avaient pas eu de contact religieux depuis plus de vingt ans.     

Un des arrière-petits-fils de Pierre, Anselme, s’installera en pleine forêt à St-Paul-de-Kent où il défrichera la terre pour y construire sa maison et y cultiver des patates.  Hiver comme été, il transporte ses biens, achetés dans un village éloigné, en tirant un chariot comme un cheval le ferait.  Un de ses arrière-petits-fils est mon grand-père maternel, Auguste Cormier, qui est né sur cette terre. 

Ce grand-père Cormier qui avait la bougeotte s’aventure pour tenter sa chance à Boston, Massachusetts, pour revenir au Canada vers 1911, mais cette fois-ci dans l’Ouest, à Coderre, en Saskatchewan. 


Il prit un « homestead » qu’il loua à des tiers pour se consacrer à son métier de maître contracteur charpentier et menuisier.  Alors qu’il y avait des gens qui vivaient à l’année dans des abris de tourbe, faute de bois, tout allait très bien pour la famille jusqu’à la crise des années 30.  Adieu servante et Ford Model T.  Auguste perd tous ses avoirs et la famille déménage au Manitoba, près de Winnipeg.  Il travaille à la construction de la prison de Headingley, ce qui lui permettra d’accéder au programme « retour à la terre » en 1935, à condition d’avoir les fonds nécessaires : 180$ pour acheter une terre de 80 acres à Saint-Laurent au nord-ouest de Winnipeg, De son côté, le gouvernement subventionne l’achat de l’équipement. 

Ma mère étant l’aînée de la famille, elle doit à quatorze ans participer aux récoltes d’automne en faisant des « bees » avec les autres agriculteurs. 

La famille d’Auguste Cormier
Ma mère Pulchérie est assise à droite dans la première rangée. 

Tous travaillent d’une terre à l’autre et le soir venu, ma mère s’installe sur le foin de la charrette pour la nuit. S’il pleut, elle dort sous la charrette.  Aussi, l’automne elle chasse l’ours avec son père, seule une bâche les abritait la nuit.  Dans ce petit village de pionniers, elle y côtoie des gens très pauvres qui se déplacent en caravane, sans aucune commodité, presque rien à manger ni eau pour se laver.  Ces groupes formés de Canadiens, d’immigrants de l’Europe de l’Est et parmi eux des gitans, subissent encore les effets de la crise de 29-30.  Mal acceptés, on les appelle ‘’Gypsies’’ et ces gens doivent souvent quêter pour survivre.  ’ailleurs, plusieurs immigrants considérés indésirables seront déportés dans leur pays d’origine.

Gitans au Manitoba vers 1935

En hiver, grand-père doit emmener les plus jeunes à l’école en traîneau tiré par un attelage de chiens.  Lorsque des attelages se croisent, les aboiements et la bagarre sont incroyablement stressants pour les enfants. 

Et puis, grand-père Auguste est de retour au Nouveau-Brunswick en 1939. Il veut que ses huit enfants connaissent leur aïeule.  Finalement, il travaille dans les hangars de la Marine canadienne en Nouvelle-Écosse, là où je suis née.  Après la guerre, il achète une autre terre dans le petit village de Petit Louis fondé par des Acadiens en 1630, où des aboiteaux construits par nos ancêtres le long de la Baie de Fundy protègent la terre de l’eau salée des marées. Après la déportation, Petit Louis deviendra ‘’Great Village’’, là où j’ai vécu quelques années.

J’ai encore souvenir de la dernière fois que j’ai vu mon grand-père. J’avais cinq ans, il était malade, allongé sur le lit et il m’a demandé de lui donner un baiser. Alors que j’étais accotée sur le cadrage de la porte de la chambre, je lui ai répondu de ma petite voix d’enfant : « Non, …la barbe pique. »  Je revois son air triste devant mon refus. J’étais sa filleule et il m’avait tellement gâtée et bercée dans ma petite enfance. Il est décédé quelques jours après, en cet automne 1950.

En 1983, alors que j’étais agent immobilier à Beloeil, Québec, je ne voulais pas revivre l’année désastreuse de 1982.  La seule ville au Canada qui s’en était bien sortie en immobilier était Ottawa. Comme tant d’autres, quittant famille et amis, je me suis établie en Outaouais.  Aujourd’hui, plusieurs membres de la descendance de Auguste Cormier sont enterrés ou installés dans sept provinces, des Maritimes jusqu’en Alberta.  Était-ce par besoin d’aventure ou pour avoir une meilleure vie ?  Ces ancêtres ne le savent pas, mais peut-être nous ont-ils laissé en héritage l’instinct de suivre notre sentier personnel, un peu comme le nomade suit les rivières selon les saisons pour profiter de l’abondance de la nature.  Ces ancêtres remplissent mon être ;.    

Ô Canada ! Terre de nos aïeux

Vos bras savent bien enfoncer les pieux

Des valeurs de mes ancêtres

Appréciant les champs â paître

Comblée de voir tous vos exploits

Qui me donnent tant de droits…

Récits déjà publiés sous la chronique Mes ancêtres :

Un géant déjà, à trois ans, un récit de Carol Goulet

Pierre Bilodeau s’installe en Saskatchewan. un récit de son petit-fils Gilles Bilodeau

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