Un châle qui en dit long

Que dites-vous de mon châle en laine, crocheté, coloré, en carreaux style “grand-mère américaine”? 

Croirez-vous qu’il traîne dans mon salon depuis l’automne 1972? Aussitôt qu’il fait frais, il est fidèle à réchauffer mes épaules ou il repose sur mes jambes et mes pieds. D’où vient-il? D’un souk de la médina de Tunis. Que je vous raconte …

Carole, une amie d’adolescence de Trois-Rivières, infirmière, a travaillé en Tunisie trois ans pour l’organisme SUCO. Ma cousine Pierrette, mon amie Louise et moi sommes allées l’y visiter. Nous avons loué une Renaud, manuelle!, que Carole conduisit pendant plus de 20 jours dans une tournée exhaustive du pays. Dépaysement complet. J’y ai eu la tourista, attrapé des puces de chameau et au retour, ma cousine et moi, nous sommes retrouvées, dans la même chambre, en isolation à l’hôpital Notre-Dame de Montréal avec une hépatite, faibles comme des p’tits poulets. Causée par l’eau sur les feuilles de salade!

Qu’est-ce qu’un voyage sans quelques moments rigolos? Comme: 

De se retrouver avec tous nos bagages sortis sur le bord d’un chemin désert, au coucher du soleil, à changer une crevaison, sous les yeux des jeunes Tunisiens dont nous refusions l’aide.

Se changer de nos shorts en jeans dans l’habitacle de la Renaud avant d’en sortir sur la place publique d’un village où nous ne voyions seulement que des hommes, pour localiser notre hôtel.

Se réfugier deux filles en sous-vêtements dans la salle de bains pendant que les deux autres essayaient de sortir les quatre gars qui s’étaient “invités” dans notre chambre. La porte ne se barrait pas! Une fois sorties de la salle de bain, nous avions donc poussé nos lits devant la porte pour dormir en paix et en sécurité. 

Découvrir une bouteille de ketchup Heinz sur une tablette ensablée de l’épicerie d’un village perdu. Acheter du couscous Drapeau, nommé en l’honneur de Jean Drapeau, maire de Montréal. Et le marchant savait qui il était et où était Montréal.

Coller des timbres sur mes cartes postales avec l’EXPO ’67 comme thème.

Recourir aux copains tunisiens des Québécoises en poste pour pouvoir circuler le soir dans Tunis sans se faire « achaler ».

S’écrouler, mortes de fatigue, secouées de rires, à Foum Tatahouine à cause du nom.

Et que dire de tout ce que nous avons découvert et vu lors de notre périple?

Les ruines de Carthage; les musées et les fouilles archéologiques; les maisons blanches et bleues de Sidi Bou Said; les amphores en céramique verte et jaune de Nabeul, de tous les formats, empilées aux portes des potiers; le bleu constant de la chaude Méditerranée; les spectacles de danses, surtout de baladi, de chants et de musiques.

Nous avons passé un petit pont de pierre plus que millénaire pour rejoindre l’île de Djerba; contemplé les habitations troglodytiques des Berbères du pays de Matmata; les ateliers de fabrication des magnifiques tapis de Kairouan; traversé avec un guide le Chott El Jerid, une mer de sel; goûté des dattes fraîches cueillies d’un tas plus haut que soi; vu l’extraction de l’huile d’olives sur des meules de pierre actionnées par un âne; été éblouies par l’immensité du Sahara, son sable doux comme de la farine, ses roses de sable, les Bédouins.

Nous avons monté sur un chameau; pensé au “Petit Prince” de St-Saint-Exupéry en y voyant un jeune enfant avec son fennec, un renard du désert; échangé un paquet de gommes à un gamin par la fenêtre du bus d’excursion dans les montagnes près de la frontière algérienne, contre une roche creuse, cassée sous mes yeux. Nous avons été émerveillées par les découvertes culinaires: épices, couscous, bricks, pâtisseries dégoulinantes de miel; par les étals colorés, les mosquées et les appels à la prière du haut des minarets. L’étrangeté de la langue nous a fascinées, tout comme la hauteur des verts palmiers, les oliviers secs, aux nombreuses branches tordues, les œuvres sculptées dans son superbe bois, les assiettes en métal martelées et ciselées ainsi que celles en céramique.

Que dire de la beauté de Tunis, son université, le palais présidentiel, l’abondance et la modernité de ses boutiques, la fierté et la beauté de ses jeunes femmes habillées à l’européenne. Nous nous sommes presque perdues dans les nombreux souks de sa médina; la pauvreté partout; l’aridité du sol, l’ingéniosité des agriculteurs, l’austérité des visages tunisiens. Un dépaysement complet, vous dis-je !

Ceci est tout ce que mon châle évoque pour moi, et plus encore. 

Je pense que notre premier voyage à l’étranger est celui qui nous marque pour la vie. 

Joanne Thiffault

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