Un Cinq-sous

Un récit de Ron Laflamme

Pour moi à l’âge de sept, huit ans dans les années 50 à Hull, un Cinq-sous avait beaucoup de valeur. Il n’était pas facile d’en avoir: un rare cadeau d’un oncle, une tante, un grand-parent ou la promesse d’un tel don le jour de la paie du père, comme « gages » pour avoir balayé le plancher de la cuisine. Plus souvent qu’autrement, pour moi, c’était en faisant des «commissions» pour des gens du quartier. Une course de la rue Dollard à la rue Champlain pour aller acheter des denrées chez A.L. Raymond pouvait me valoir quelques sous, et même parfois un Cinq-sous.

Ce n’est pas la belle face du Roi George ou le castor au verso qui m’attirait vers les Cinq-sous, mais leur valeur marchande. Le Cinq-sous achetait deux cigarettes au dépanneur en bas de la côte de la rue Dollard, pas loin du collège Notre-Dame, à condition de dire, “C’est pour mon père.”  Cinq-sous payait aussi un petit Melo-Roll chez monsieur Monpetit, coin Dollard et St-Jean-Baptiste. Cette crème glacée venait dans un cylindre en carton qu’on déroulait pour exposer la crème glacée et en poussant sur le capuchon de carton, on forçait la crème glacée dans le cornet. Ça venait seulement à la vanille qui est devenue ma saveur favorite.

Cinq-sous achetait un petit cornet de frites chez Joe Patate. Je revois de mémoire la voiture stationnée un mercredi soir sur la rue Kent au Parc Fontaine, durant une partie de balle où l’équipe du Hull Volant domine celle de la Taverne 57. Cette «wagonne» était peinturée en rouge et jaune et montrait des images de frites. La partie supérieure du chariot était entourée de fenêtres et à l’intérieur, un curieux fanal au gaz éclairait la cabine et la vapeur qui s’élevait des deux friteuses. Le gros cheval brun avec son attelage de beau cuir poli était en position de repos sur trois jambes et sa jambe droite avant pliée se tenait sur la pointe du sabot. 

Monsieur Ramonuk ouvrait d’une main le petit cornet en papier pour y mettre les frites et avec son gros pouce, il forçait les frites vers le fond et y ajoutait sel et vinaigre, puis d’autres frites pour bien garnir le cornet, et une dernière touche de sel et vinaigre pour compléter le tout. L’eau me vient à la bouche juste à penser à cette bouchée tendre, salée et vinaigrée, ce délice de mon enfance. C’est encore un caprice occasionnel aujourd’hui, mais pour beaucoup plus qu’un Cinq-sous.

Le dépanneur de la rue Dollard, messieurs Monpetit et Ramonuk sont disparus de ce quartier de mon vieux Hull, de même que le collège et l’église Notre-Dame. Mais ils sont encore bien présents dans les souvenirs que je garde du quartier de mon enfance.

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