Un emploi d’étudiant me fait découvrir le Québec

Nous sommes en 1960, j’ai 19 ans. Jacques Baril, un copain québécois qui étudie avec moi en Saskatchewan au Collège Notre-Dame de Prince Albert, m’invite à passer l’été chez lui à Kingsey Falls, une belle occasion que je ne peux refuser.

Nous arrivons au Québec au début de juin. Je suis fasciné par ce monde qui vit en français tous les jours ; les francophones sont rares en Saskatchewan, on doit les repérer. Le frère de Jacques nous embauche dans son moulin à scie de campagne situé à Sainte-Élisabeth-de-Warwick. Nous travaillons dix heures par jour, six jours par semaine, à scier les billots qu’apportent les cultivateurs du coin, ainsi qu’à fabriquer des fonds de boîtes à fromage. Un piston à vapeur fait tourner l’ensemble des scies et des courroies de transmission.

Richard Baril, le père de Jacques chez qui je demeure, attend depuis des années le retour au pouvoir des libéraux. Avec le décès de Duplessis en 1959, il croit sincèrement que le changement viendra avec les élections de 1960. Ne pouvant conduire son Ford 1929 à cause de sa vue, je lui sers de chauffeur. Nous parcourons le comté de Drummond pour assister à de nombreuses assemblées politiques qui se terminent par de la bière offerte gratuitement à l’assistance. Assez souvent, le discours politique est bref, mais les échanges qui le suivent sont animés, et même quelquefois menaçants.

Dans ma famille, nous ne parlions pas de politique et je ne sais pas même à ce jour pour qui mes parents votaient. Au Québec, je découvre qu’il y a les Rouges et les Bleus et que les partisans des deux idéologies ne s’entendent pas. On dit qu’en votant pour Duplessis, on obtiendra une rue principale asphaltée. Même qu’en certains villages, il est possible de savoir de quel bord les gens ont voté en voyant où débute et finit l’asphalte.

Les fins de semaine, deux sœurs de Jacques qui travaillent à Montréal rendent visite à leurs parents. Le samedi soir nous sortons dans des bars du coin où la boisson coule à flot. Jacques et moi allons à Montréal quand nous le pouvons. Je n’ai jamais vu une ville aussi grande, grouillante de monde et aussi animée.

En quittant le Québec à la fin de l’été, je me dis que je reviendrai y vivre tellement je trouve les Québécois accueillants et délurés. Il faut dire que mes grands-parents sont originaires de Ham-Nord et de Thedford Mines. Ils m’ont souvent parlé du Québec qu’ils avaient quitté en 1912 pour s’installer dans le nord de la Saskatchewan. Durant cet été, je découvre une façon de vivre qu’eux-mêmes ont connue.

Deux ans après mon immersion québécoise, j’y revenais pour occuper mon premier poste d’enseignant, à Saint-Casimir, comté de Portneuf. Quelques années plus tard, Ida Brassard, ma conjointe également originaire de Debden en Saskatchewan, était à mes côtés et nous choisissions le Québec pour y vivre et pour élever nos deux enfants. Après 54 ans de vie au Québec, nous n’avons aucune envie de le quitter. Nous avons pris racine. Notre monde est ici.

L’emploi d’été d’un étudiant voyageur peut décider de la suite de sa vie. Tel fut mon heureux sort, en cet été 1960.

Gilles Bilodeau

Si vous voulez lire le récit de Denis Duguay, cliquez sur Un sentier qu’on trace soi-même