Un géant déjà, à trois ans

Un récit de Carol Goulet

À la suite de problèmes politiques, religieux et économiques en Écosse vers les 16e et 17e siècles, beaucoup de familles écossaises catholiques ont migré en Irlande pour éviter les contraintes et la persécution.

Un peu plus tard, au 18e siècle, avec la « Loi d’héritage de 1703 (Irlande) », les terres des catholiques devaient être divisées entre tous les fils et non seulement transmises à l’ainé des garçons, entrainant ainsi une baisse importante de la taille des exploitations agricoles et, de ce fait, rendant difficile de nourrir une famille.  De plus, beaucoup de terres étaient confisquées aux catholiques irlandais et données aux colons écossais, pour des raisons politiques encore. 

Pour accéder à une meilleure vie, c’est en 1816 qu’une jeune famille irlandaise de souche écossaise s’expatria avec son fils de trois ans vers le Nouveau Monde, une traversée de presque deux mois à bord de la flotte marine connue en tant que Les Voiles Blanches.  Ces bateaux surpeuplés perdirent plus de la moitié de leurs passagers à cause de plusieurs maladies contagieuses, dont la variole, la dysenterie, le choléra et la fièvre typhoïde.

Enfin arrivé au Québec, le petit bonhomme de trois ans veut et cherche ses parents.  Il pleure et pleure.  Mais, son papa et sa maman sont morts de maladie sur ce fameux bateau.  Par chance, quelqu’un l’attendait.  Ouf…  Quelle consolation : son oncle Charles, le frère de son père, l’accueille et l’adopte, lui-même étant déjà marié à une canadienne française. 

 

Comme les autres Irlandais catholiques, l’enfant vit alors dans un petit village francophone et épousera lui aussi une canadienne française.  Comme tous les paysans, il travaille sur sa terre pour faire vivre ses 12 enfants à St-Gilles, au Québec.

 

Une de ses petites-filles, qui deviendra ma grand-mère, travaillait dans une usine.  Alors qu’elle avait dix-neuf ans, on lui dit : « Georgianna, tu es d’âge à te marier.  Tu as trois prétendants.  Tu les rencontreras une heure chacun et tu choisiras ton mari. »  Elle a été très chanceuse dans son choix, préférant l’agriculteur très vaillant qui ne buvait pas et n’était d’aucune violence.

Elle a eu vingt enfants en vingt-sept ans : 14 garçons qui s’occupaient des gros travaux et des animaux de la ferme, 5 filles vivantes, plus l’aînée qui est décédée en très bas âge à la suite d’un accident. Ma grand-mère voyait au bon fonctionnement de la maisonnée et aussi à certains travaux de la ferme.  Tous, garçons et filles, ont dû apprendre à se débrouiller dans la cuisine, la couture, le repassage et le ménage.  Au milieu de tout ce travail, ma grand-mère était une femme qui fredonnait régulièrement et jouait de l’accordéon. 

Le quinzième des enfants, mon père, un musicien autodidacte, jouait du violon, de la mandoline, de l’harmonica, de la flûte, de la bombarde et d’une guitare hawaïenne qu’il avait fabriquée lui-même.  Hé, ce qu’il en a fait danser des gens à la maison tous les samedis soirs !  Il fêtait aussi la St-Patrick en portant fièrement un chapeau de cuisinier vert lors de la préparation du souper.

Et voilà que, descendantes de ce petit enfant de 3 ans, un Irlandais de souche écossaise, ma sœur et moi avons vu le jour au son de la cornemuse jouée par des musiciens vêtus de kilts en Nouvelle-Écosse.  Nous allions à la messe dans une église catholique construite par des Irlandais catholiques, en territoire écossais et baptiste.  Oui, avec notre frère, nous avons vécu et apprécié cette mixité écossaise, irlandaise et acadienne.   

Nous ajoutons une autre maille à ce long chaînon qui coule dans nos veines que toi, le petit orphelin Joseph, as apporté si précieusement dans ce Nouveau Monde, il y a déjà plus de deux cents ans.  De nos temps modernes et tellement plus faciles, arriverai-je seulement à ta cheville, petit bonhomme devenu un géant dans mon cœur ?  Merci pour ton histoire remplie de courage dont tu as imprégné le tartan de la famille Tayler.

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