Un sentier qu’on trace soi-même

Un récit de Denis Duguay

Je n’ai jamais occupé d’emploi étudiant vraiment particulier, sauf peut-être le premier, à 15 ans: livreur vélo de l’épicerie du coin Gauthier/Dorion à deux pas du Parc Lafontaine. Je vivais chez mes parents, près de la rue Fleury, à Montréal -Nord. Je vous dis tout en deux phrases : J’ai enfourché le vélo à 8 heures et j’ai remis la petite caisse et ma démission à midi et demi. J’avais fait 12 livraisons au fond des logements des 2e et 3e étages sans ascenseur du quartier, dont 5 m’avaient valu un pourboire de 5 cents. Je n’ai jamais réclamé ces 4 heures de salaire.

Ce que je trouve surprenant quand je revois mes emplois d’adolescence, c’est la facilité avec laquelle on pouvait les dénicher et la constance des milieux dans lesquels le hasard m’a conduit.

À 16 ans, à Montréal pour mes vacances scolaires, un imprimeur ami de mes parents, originaire lui aussi de Plessisville, m’invitait à remplacer la réceptionniste de son atelier de composition typographique de la rue Iberville durant les trois semaines de son congé. Rien de compliqué, disait-il, juste acheminer quelques appels par jour et être à la porte si quelqu’un vient porter ou prendre des travaux.

Ce même été, un autre petit emploi d’une semaine m’amenait comme manœuvre pour l’emballage des volumineux annuaires téléphoniques de la ville de Montréal au bout de la chaine de reliure, avec 3 ou 4 autres jeunes. Je découvrais l’odeur d’encre et de papier d’une deuxième imprimerie, grande celle-là, dans Parc-Extension.

L’été suivant, à 17 ans, j’avais enfin un emploi pour tout l’été, encore dans une imprimerie. Chez Eveready Tags & Labels, au 3ième étage d’un vieil édifice industriel, sur Laurier coin St-Laurent, on produisait des étiquettes sur carton glacé pour attacher aux vêtements des ateliers de couture. D’autres étiquettes tissées, pour coudre à l’intérieur des vêtements, étaient aussi conçues ici, mais fabriquées en Asie. J’étais un des deux employés à l’expédition, à 62 cents de l’heure. Je me sentais riche le vendredi soir, quand on me remettait ma petite enveloppe brune qui contenait entre 21 et 23$ et quelques sous.

À l’été de mes 18 ans, je devenais commis de bureau temporaire à la Mount Royal Press, grande imprimerie de Ville-St-Laurent. Après un mois à observer les tâches de Marie, la responsable de la paye de la soixantaine d’employés, venait le moment où je devais la remplacer pendant ses vacances, la véritable justification de cet emploi étudiant. Le jeunot que j’étais s’était vu calculer, produire et distribuer sans anicroche les chèques de paye aux vendeurs-planificateurs, aux employés de bureau et aux imprimeurs ou manœuvres de l’expédition. Je devais d’abord faire autoriser la « liste de paye » de chaque semaine par les directeurs et copropriétaires, les imposants frères Roberts, dans leur immense bureau. Ils avaient le style british et la classe de gentlemen, toujours tirés à quatre épingles.

Trois étés, quatre emplois étudiants différents, toujours dans des imprimeries montréalaises.

À l’âge adulte, après 9 ans à l’agence de service social Richelieu-Yamaska, un mariage et 3 enfants de 3, 4 et 5 ans, le Maskoutain que j’étais devenu faisait à 31 ans son entrée dans la grande équipe des fonctionnaires fédéraux. J’étais de la cohorte des francophones recrutés pour appuyer le nouveau visage linguistique que voulait se donner la fonction publique fédérale.

Mon affectation comme agent du personnel étant à l’Imprimerie nationale du Canada, dans l’édifice de style Beaux-arts conçu par Ernest Cormier, j’avais dès le premier jour l’occasion de rencontrer le Directeur général et Imprimeur de la Reine de l’époque, un aristocratique anglophone en qui j’avais reconnu le patron de la Mount Royal Press où j’avais travaillé à 18 ans, Ed. Roberts.

C’est lui qui devait réaliser les vues du gouvernement pour cette imprimerie de 1200 employés, celle de Hull étant désignée comme Unité de travail en langue française. Son successeur sera bilingue et les francophones eurent désormais un meilleur accès aux postes de direction et de gestion de l’imprimerie.

Sans que je n’aie rien planifié, les sentiers empruntés à l’adolescence m’avaient mené en 1973 là où j’ai pris ma retraite. Ce parcours aux relents thématiques me surprend à chaque fois que je jette un regard sur mes choix d’adolescence.

Denis Duguay
22 septembre 2019

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