L’ancêtre des Joyal d’Amérique du Nord

L’ancêtre des Joyal d’Amérique du Nord
Texte d’Achille Joyal

De fidèles rejetons ont dressé l’inventaire des documents qui le citent. Les familles du nom Joyal, évolution de Joyel parfois adaptée en Joyful aux États-Unis, tirent leur origine du Bergeracois Jacques Jouiel [1]. Il naquit entre 1635 et 1640. Fils d’arquebusier, il apprit la fabrication d’armes, puis il devint ferronnier au Canada. À son mariage, on le dit maître-arquebusier. Il n’était pas militaire, mais artisan.

Vers 1656, il amorça une carrière d’engagé auprès des jésuites. En congé, il revint à son métier de 1658 à juin 1659. Il fut recruté par Louis d’Ailleboust, ancien gouverneur, ingénieur militaire devenu adjoint de Maisonneuve pour travailler aux fortifications de Ville-Marie. Il fit ensuite un long stage auprès d’un armurier de Québec, Antoine Le Boesme.

Après son dernier voyage, il s’adonna à la ferronnerie au service des jésuites, puis à son compte. Il eut une brève expérience commerciale du côté des Grands Lacs en 1670-1671. Fiancé dès 1669, il épousa une fille de Trois-Rivières en 1676. Ayant obtenu une concession à Saint-François-du-Lac, la famille traversa le fleuve pour s’établir dans la seigneurie de Jean Crevier, un beau-frère de Gertrude. Devenu censitaire, Jacques pratiqua l’agriculture en plus de son métier de métallurgiste. Voici un aperçu détaillé de sa carrière multiforme.

Une carrière en deux phases

1-Tantôt en route, tantôt à l’atelier
Son premier employeur fut Simon Le Moyne, un savant jésuite que divers gouverneurs dépêchèrent en ambassade chez les Iroquois. Il le servit plus d’une fois, avec certains répits favorisant la poursuite de son métier.

Voici le texte du premier contrat obtenu entre deux voyages. La somme allouée, équivalant à une année de travail d’un engagé au régime de trente-six mois, reflète un service antérieur au mois de travail cité:

Jacques Jouiel dit Bergeron signe un acte d’obligation de soixante-cinq
livres à Louis d’Ailleboust, seigneur de Coulanges et d’Argentenaye, le
12 septembre 1658. Par devant Sieur Bénigne Basset des Lauriersl [2].

Un mois après, il signe un autre contrat, avec un compagnon de travail, pour huit mois. Jacques allait habiter chez son partenaire d’entreprise et toucher le tiers des revenus de l’atelier.

Le père Le Moyne se trouvait en attente d’un nouveau mandat : il pouvait avoir besoin de Jacques à tout moment. C’est pourquoi il se dit prêt à partir avec lui en tout temps et chaque fois qu’il voudra l [3]. La précaution était nécessaire, car les autorités châtiaient ceux qui abandonnaient le service pour vivre ailleurs, note un historien :

La désertion des engagés et l’hébergement des fautifs sont des crimes qu’on punit sévèrementl [4].

Voici le texte du contrat de Québec, révélateur de son état:

Jacques Joyal dit Bergeron engagé, moyennant logement, nourriture et outils, plus un tiers du gain de la société jusqu’à la Saint-Jean de 1659 comme arquebusier à Antoine Le Boesme le 16 octobre 1658 à Québec par devant Sieur Jean-Baptiste Peuvret du Menul [5].

et la clause paraphée qu’une descendante a commentée ainsi:

In this contract with Antoine Boesme, there was a clause which shows what Jacques Jouiel was doing during his first few years in Canada (in addition to his work as a gunsmith). It is specified that he will be free to leave anytime and every time he is required to voyage into the wilderness or Indian country with the Reverend Father Le Moynel [6].

Il avait donc déjà servi et allait continuer à le faire. Pourtant, son nom n’apparaît que dans les archives officielles qu’on a citées. Les religieux ne procédaient pas comme les autorités civiles : aucun contrat de Jacques avec le jésuite Le Moyne n’a été retrouvé, et pour cause. Cela s’explique par l’usage de l’époque :

Les communautés religieuses engagent leurs domestiques sans
recourir aux notaires et consignent généralement dans leurs livres de
comptes les noms de leurs employés, leur profession, leurs salaires
respectifs, la durée de leur engagement et éventuellement leurs
tâchesl [7].

Néanmoins, plusieurs indices permettent de retracer les allées et venues de Jacques, car nous connaissons les dates des voyages de son patron. Il put le servir d’août à novembre 1655, mais les notes de ce voyage sont perdues. La chose est plus probable du début de septembre au 5 novembre 1656. Elle est surtout plausible du 27 août 1657 au 21 mai 1658, quand Le Moyne se rendit à la Nouvelle-Amsterdaml [8]. Pour le trajet commencé le 21 juillet 1661, le père n’eut pas le choix: c’était le seul disponible. Il partit seul avec Simon. – Jacques avait eu un compagnon en 1657-1658: Denoyon, qui était allé chez les Onnontagués en 1654. En 1661-1662, le père ne pouvait compter ni sur Pierre Enjouis, à son service en 1656, ni sur Denoyon, repartis en France. Le Bergeracois fut sollicité dans une passe délicate, l’année de tous les dangers. Après sa promesse d’octobre 1658, l’engagé a tenu parole, au seuil de ses 26 ans.

Voyager au pays des bourreaux des jésuites présentait de gros risques. Il n’avait pas froid aux yeux, puisqu’il accepta de faire des trajets seul avec le père toujours prêt au martyre. Il conservait son lien avec Simon. En 1661, l’ambassadeur le rappelle pour une mission entreprise de toute urgence : le gouverneur veut rallier les Onnontagués et les Goyoguins.

2-En atelier et encore une fois en route
a) Vie professionnelle

Passé l’âge limite pour avoir droit au statut d’engagé (26 ans), resté proche de ses patrons, il travaille à Batiscan dans un territoire qui leur est concédé. Il s’établit ensuite au Cap-de-la-Madeleine.

En 1671, après avoir accompagné une mission diplomatique au Saut Sainte-Marie présidée par des jésuites, il revient fortuné. Il dut y vendre des produits de sa fabrication en échange de fourrures, car il accumula une forte somme. Il acheta une propriété à Trois-Rivières. À son mariage, cinq ans plus tard, il put verser à la famille de son épouse 1500 livres en douaire, l’assurance d’usage en cas de décès.

b) Vie familiale

Capable d’accomplir des tâches rudes et même dangereuses pour améliorer son sort, il fut plus exigeant pour sa vie conjugale: il eut de hautes aspirations. Alors que le pays manquait de filles à marier, au point de réclamer de Louis XIV l’envoi d’orphelines pauvres dotées à ses frais, des personnes de bonne éducatio dites Filles du Roy, il put épouser une Canadienne. Pour un travailleur manuel, c’était un exploit, car elle appartenait à une famille influente. Il y parvint malgré les parents de la belle, une amoureuse capable de surmonter le préjugé de classe.

Gertrude Moral (1658-1736) était fille de Marie Marguerie de la Haye (1620-1700), veuve de Jacques Hertel, décédé en 1651, et du lieutenant Quentin Moral, dit Saint-Quentin (1614-1686), qu’elle épousa en 1652. L’officier prit ce dernier nom, qui apparaît dans la toponymie de Trois-Rivièresl [9], à sa nomination comme juge de paixl [10]. En 1665, il entendit une cause de vente d’alcool aux Autochtones impliquant la femme d’un ancien gouverneur qui avait exercé son mandat durant sept ans, Jacques Le Neufl [11].

Gertrude était une des quatre demi-sœurs de François Hertel. Orphelin depuis l’âge dix ans, fils unique du premier lit, ce garçon au caractère bien trempé avait été éduqué par son père Jacques, puis entraîné à l’art militaire par son père adoptif. Celui qu’on surnommera le héros à cause de son courage, esprit indépendant qui, en 1661, paya cher une certaine partie de chassel [12], peut avoir exercé une influence auprès de Gertrude, de 16 ans sa cadette. Voici comment elle révéla son tempérament.

En plein XVIIe siècle, au temps où Molière ridiculisait les pères qui mariaient leur fille contre son gré, ce fut une avant-gardiste. Elle s’avéra capable de résister à un mariage préparé sans son accord. En 1668, à 10 ans, elle refusa un contrat arrangé avec un soldat veuf âgé de 34 ans; l’année suivante, elle donna sa parole à Jacques, un artisan qu’elle connaissait car il possédait un terrain à côté de celui de ses parents. Son choix prévalut. Après des amours à distance qui durèrent sept ans, elle se maria à un âge moyen pour l’époque, 18 ans.

Vu l’opposition de sa mère – entraînant son conciliant époux, d’après l’acte enregistré par le notaire Ameau : il l’inscrivit en première opposante – elle dut attendre pour épouser celui qu’elle aimait. Les noces n’eurent lieu qu’en 1676, sept ans après le premier contrat où elle avait déclaré son consentement en faveur.

Ils eurent sept enfants. Ils perdirent l’aîné, tué en 1692 en affrontant un raid iroquois : il avait 14 ans. Leur deuxième fils, Jean, décéda en 1776 âgé de 92 ans. Il avait vécu l’attaque manquée de Phipps à Québec (1690), la déroute de Walker (1711), la conquête anglaise (1759) et même l’Acte de Québec (1774), concession démocratique du conquérant.

Disséminés vers l’Ouest jusqu’en Colombie-Britannique et au Sud jusqu’en Floride, tous les Joyal d’Amérique descendent de Jacques Jouiel.

Des options personnelles de ses descendants s’avèrent conformes à sa culture. Une artiste et animatrice sociale, Chloé Sainte-Marie (Aline Joyal) st une fidèle amie des Autochtones, en particulier des Innus dont elle interprète le répertoire chanté. Un préservateur du patrimoine religieux et architectural, le philanthrope Serge, ancien sénateur, se montre digne d’un serviteur des jésuites, dans un environnement culturel aveuglément hostile au fait religieux. Un philologue helléniste, Mark, consacre sa carrière au philosophe qui a prouvé l’immortalité de l’âme, Platon. Plus d’un/e Joyal du XXIème siècle peut discerner des affinités avec l’ancêtre qui risqua sa vie en faveur de la collectivité.

[1] Des greffiers écrivent Bergerat ou Bergeron, mais il s’agit toujours de lui.

[2]  https://genealogie.quebec/info/index.php?no=28163

[3]  http://joyal.ca/book.html

[4] Jacques Lacoursière, Histoire du Québec, Québec, Éditions du Septentrion, 1995, p. 113.

[5] https://genealogie.quebec/info/index.php?no=28163

[6] http://joyal.ca/book.html Le document est cité d’après Debra Joyal.

[7] Arnaud Bessière, « Les domestiques des communautés religieuses au Canada au XVIIe siècle », dans Études d’histoire religieuse 74, 2008, p. 54.

[8] Dates des voyages de Simon Le Moyne citées au Dictionnaire Biographique du Canada I, p. 473a.

[9]  Une île du confluent de la Saint-Maurice et du Saint-Laurent s’appelle Saint-Quentin.

[10] L’homme désigné à ce poste pouvait modifier ainsi son nom.

[11] Raymond Douville, Visages du vieux Trois-Rivières, 1955, p. 12-17.

[12] En juillet 1661, enlevé par des Mohawks, il fut torturé dans leur pays, puis transféré à Onontagué à la demande de Garakontié. Donné comme esclave à une ancienne, il s’évada à la fin de l’été 1663.

[1] Des greffiers écrivent Bergerat ou Bergeron, mais il s’agit toujours de lui.

[2]  http://joyal.ca/book.html

[3] Jacques Lacoursière, Histoire du Québec, (Québec, Éditions du Septentrion, 1995), p. 113.

[4] https://genealogie.quebec/info/index.php?no=28163

[5] Arnaud Bessière, « Les domestiques des communautés religieuses au Canada au XVIIe siècle », dans Études d’histoire religieuse 74, 2008, p. 54.

[6] Il put le servir lors d’août à novembre 1655; du début septembre au 5 novembre 1656; du 27 août 1657 au 21 mai 1658, quand son patron se rendit à Niew-Amsterdam (Dictionnaire Biographique du Canada I, p. 473a).

[7] Une île du confluent de la Saint-Maurice et du Saint-Laurent s’appelle Saint-Quentin.

[8] L’homme désigné à ce poste pouvait modifier ainsi son nom.

[9] Raymond Douville, Visages du vieux Trois-Rivières, 1955, p. 12-17.

[10] En juillet 1661, enlevé par des Mohawks, il fut torturé dans leur pays, puis transféré à Onontagué à la demande de Garakontié. Donné comme esclave à une ancienne, il s’évada à la fin de l’été 1663.

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